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Actualité
26/1/26

Plateformes de streaming, contenus violents et pouvoir du juge judiciaire : portée et limites de l’intervention judiciaire à la lumière du jugement « Kick / Jean Pormanove »

Par un jugement particulièrement attendu du 19 décembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a été amené à se prononcer sur les pouvoirs du juge civil face à la diffusion de contenus violents sur une plateforme de streaming, dans un contexte marqué par le décès en direct d’un créateur de contenu.
Cette décision, rendue dans le cadre d’une procédure accélérée au fond engagée par l’État français contre la société australienne Kick Streaming PTY LTD, constitue une illustration importante de l’articulation entre la loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN), le règlement sur les services numériques (DSA) et la protection des libertés fondamentales.

1. Une affaire emblématique des dérives potentielles des plateformes de diffusion en direct

La société Kick exploite une plateforme de streaming accessible en France, sur laquelle était notamment diffusée la chaîne « Jean Pormanove », suivie par plusieurs centaines de milliers d’abonnés.
À la suite du décès en direct du streamer Raphaël Graven, survenu le 18 août 2025 après plusieurs jours de diffusion continue, l’État français a engagé une action fondée sur l’article 6-3 de la LCEN, sollicitant notamment :

  • le blocage de l’accès à la plateforme depuis le territoire français,
  • la suppression de plusieurs chaînes dites « miroirs »,
  • le retrait de l’ensemble des contenus montrant des violences,
  • et des mesures d’astreinte particulièrement élevées.

L’État soutenait que les contenus diffusés révélaient une dérive systémique de la plateforme, fondée sur une modération défaillante et une valorisation de comportements attentatoires à la dignité humaine, en contradiction avec les exigences du DSA.

2. La validation du pouvoir d’action de l’État, y compris en période de gouvernement démissionnaire

La société Kick soulevait en premier lieu plusieurs exceptions de nullité, contestant la capacité de la ministre déléguée chargée du numérique à agir au nom de l’État, au motif notamment que le gouvernement était démissionnaire au moment de l’assignation.

Le tribunal écarte fermement cette argumentation.
Il rappelle qu’en l’absence de texte spécial, l’État est valablement représenté par le ministre compétent, et que le principe de continuité de l’État permet à un ministre démissionnaire d’agir pour les affaires courantes, dès lors que l’action engagée est nécessaire, urgente et ne modifie pas l’état du droit.

Le tribunal juge ainsi que la saisine du juge judiciaire entrait pleinement dans ce cadre, dès lors qu’elle visait à prévenir un dommage grave lié à la diffusion de contenus violents accessibles au public français.

3. Une appréciation rigoureuse du dommage et un rappel des limites du pouvoir judiciaire

Sur le fond, le tribunal opère une analyse particulièrement structurée du dommage allégué.

Il rappelle d’abord que le juge judiciaire, saisi sur le fondement de l’article 6-3 de la LCEN, n’a pas vocation à se substituer au régulateur du numérique ni à sanctionner un modèle économique, mais uniquement à prévenir ou faire cesser un dommage précis et actuel.

À cet égard, la juridiction distingue clairement deux situations :

  • d’une part, l’absence de preuve suffisante permettant de caractériser une dérive systémique de l’ensemble de la plateforme Kick, ce qui conduit au rejet de la demande de blocage général du site, jugée disproportionnée au regard de la liberté d’expression protégée par l’article 10 de la CEDH ;
  • d’autre part, la gravité manifeste des contenus diffusés sur la chaîne « Jean Pormanove », caractérisés par des scènes répétées de violences, d’humiliations et de mises en danger de personnes vulnérables.

Le tribunal souligne que, même en l’absence de certitude sur le caractère scénarisé ou consenti des scènes, la perception du public est déterminante : la diffusion de telles images, présentées comme réelles, constitue une atteinte grave à la dignité humaine et à l’ordre public.

4. Une décision d’équilibre entre liberté d’expression et protection des personnes

En conséquence, le tribunal adopte une solution nuancée.

Il refuse toute mesure de blocage global de la plateforme, considérée comme excessive et juridiquement injustifiée.
En revanche, il ordonne :

  • la suppression définitive ou le maintien de l’inaccessibilité de la chaîne « Jean Pormanove » ;
  • l’obligation pour la plateforme de retirer sans délai tout contenu rediffusant des scènes de violences ou d’humiliation liées à cette affaire ;
  • l’assortiment de ces injonctions d’une astreinte de 10 000 euros par infraction constatée.

Le tribunal rappelle également que la plateforme ne peut être soumise à une obligation générale de surveillance, conformément au DSA, mais qu’elle demeure tenue d’agir promptement dès qu’un contenu manifestement illicite lui est signalé.

Conclusion

Par ce jugement du 19 décembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris apporte une clarification essentielle sur le rôle du juge face aux dérives des plateformes de streaming :
ni censeur général du numérique, ni simple spectateur, mais garant d’un équilibre entre liberté d’expression, protection de la dignité humaine et efficacité des mécanismes de retrait.

La décision illustre également la montée en puissance du contrôle juridictionnel à l’ère du DSA, dans un cadre où la responsabilité des plateformes ne peut être engagée que de manière ciblée, proportionnée et juridiquement fondée.

Elle constitue, à ce titre, une décision de référence pour tous les acteurs du numérique, du streaming et de la régulation des contenus en ligne.

Vincent FAUCHOUX
Image par Pixabay
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